1er Interview : Tomohiro Machiyama, critique cinéma et essayiste.

Né à Tokyo en 1962, il réside actuellement à Berkeley, en Californie. Il sévit régulièrement comme critique de cinémaou comme essayiste pour de nombreux magazines : Shûkan Bunshun, Courrier Japon, Shôsetsu  Subaru, Sportiva, Saizô… Parmi ses principaux ouvrages : La moitié des Américains ne savent pas où se trouve New-York (édition Bungei Shunjû), Obama choc (en collaboration avec Michio Ochi, édition Shûeisha Shinsho), Comment regarder un film (édition Yôsensha) etc…

Au Japon, nous n’avons pas de récit de violence à la gloire du peuple.

Hideki Arai : Excluez-vous tout recours à la violence même si le monde persiste à être complétement pourri ?

Tomohiro Machiyama : Renoncer à toute violence, ce serait renoncer à toute révolution et à toute résistance ! Un exemple : Si le Vietnam a réussi à vaincre les Etats-Unis, c’est parce que la violence ne se limite pas seulement à celle des forts contre les faibles, il y a aussi la violence désespérée des faibles, et il ne faut surtout pas y renoncer !
La victoire des Vietnamiens, pour moi, n’a été possible que grâce à cet état d’esprit de folie meurtrière dans lequel ils ont sombré. Un état d’esprit engendré par leur désespoir ! Il n’aurait jamais été possible aux Vietnamiens de vaincre les Etats-Unis s’il n’y avait pas eu cette colère qui leur faisait oublier la peur de mourir. Cette colère était nécessaire !  Inversement, les soldats américains n’avaient aucune raison de se battre dans cet état d’esprit de folie meurtrière, et de ce fait n’avaient aucune chance de gagner cette guerre. D’ailleurs, dans De Miyamoto à toi (Miyamoto Kara Kimi e) c’est parce que Miyamoto est poussée au désespoir qu’elle finit par gagner. Et cette violence qui émane du personnage, le lecteur ne peut pas la lui refuser. Au contraire, si elle ne répond pas par la violence, elle est foutue.

Hideki Arai : Les lecteurs n’ont pas apprécié, pourtant…

Tomohiro Machiyama :
Pas apprécié ? Alors quoi, il faudrait rester assis et supporter l’humiliation ? N’importe quoi !
Ceci dit, c’est ce qu’a fait le Japon après la défaite de la Seconde Guerre Mondiale. Même après s’être pris deux bombes atomiques sur la tête, il n’y a eu aucune résistance face à l’armée de l’occupation américaine ! Et après ça, le Japon est devenu riche… Précisément parce qu’il n’avait pas résisté ! Si le Japon s’était rebellé contre l’occupant, nous ne connaîtrions pas l’opulence et le développement dont nous jouissons aujourd’hui. Certains diront « heureusement que nous avons perdu » … Je pense, en tout cas, que c’est pour ça que ceux qui ont connu cette période rejettent en bloc toute violence aujourd’hui.
Et je rajouterai que cette expérience historique a également eu des répercussions pour les Etats-Unis : ils ont largué des bombes, ils ont tué des tas de civils et résultat : le Japon s’est soumis. Ils se sont alors dit qu’ils n’avaient qu’à refaire la même chose à d’autres pays ! Et c’est ce qu’ils ont fait au Vietman ou en Irak. On peut donc dire que c’est parce que les Japonais se sont soumis que eux, quand les soldats américains ont débarqué, ils ne se sont pas laissés faire !
Un autre point : à part le Japon, la plupart des autres nations ont fait l’expérience d’une révolution ou d’une guerre d’indépendance fondatrice dans leur histoire, et de ce fait ne peuvent refuser catégoriquement toute violence. Refuser la violence reviendrait à remettre en question leur propre existence en tant que nation !
Le droit de résistance à l’oppression, autrement dit le droit pour le peuple de prendre les armes contre l’Etat quand celui-ci devient trop mauvais est aujourd’hui reconnu comme l’un des droits fondamentaux. C’est dans ce sens que le 2e amendement de la Constitution des Etats-Unis d’Amérique reconnaît le droit à tout citoyen de posséder une arme à feu. Un pays qui a acquis son indépendance par une révolution ne peut pas refuser à son peuple le droit à la révolution, c’est logique. Mais il n’est jamais arrivé dans l’histoire du Japon que le peuple prenne les armes contre son gouvernement central. Et la guerre russo-japonaise est la seule occurrence d’une « guerre juste » que l’on puisse reconnaître dans notre histoire. Pas étonnant que certains refusent le droit à quelque violence que ce soit.
Pour ça, le Japon porte bien son de « pays de wa » (« pays de l’harmonie ») !

Hideki Arai : Récemment, la crise financière en Grèce a engendré de gigantesques manifestations, des actes d’opposition radicale au gouvernement. On a l’impression que ce n’est pas au Japon qu’on verrait des choses pareilles…

Tomohiro Machiyama : Les Grecs, voilà un peuple qui sait ce qu’il veut !
Après la Seconde Guerre Mondiale, quand un gouvernement démocratique s’est mis en place en Grèce, la CIA a manipulé l’armée pour déclencher un coup d’Etat. Les conseillers de la CIA s’étaient introduits en Grèce sous couvert de gentils hommes d’affaires… Et ils ont mis en place une dictature militaire contrôlée en sous-marin par le gouvernement américain ! Mais la colère du peuple s’est réveillée et l’a renversée ! Quand ils ont découvert que c’était la CIA qui travaillait dans l’ombre pour multiplier les coups d’Etat, les Grecs se sont lancés dans une chasse aux agents de la CIA pour les assassiner…

Hideki Arai : Vraiment ?

Tomohiro Machiyama : Evidement, les agents de la CIA ont pris peur et se sont carapatés ! D’ailleurs, l’un d’eux, qui venait de comprendre de quoi était capable un peuple en colère, est celui qui a plus tard organisé la résistance Afghane contre l’invasion soviétique. Résistance afghane qui est d’ailleurs aujourd’hui devenue les Talibans *rires*. Remarque, ce n’est pas au Japon qu’on risque de voir des choses comme ça !

Hideki Arai : Pourtant, les Japonais aussi savent aller jusqu’au bout !

Tomohiro Machiyama : Dans les années 60, l’extrême gauche japonaise a commis quelques attentats à l’explosif et a échangé quelques coups de feu avec les forces de la police mobile, mais n’est jamais allée jusqu’à assassiner des Américains.
Psychologiquement, l’extrême gauche comme l’extrême droite, au Japon est entièrement soumise aux Etats-Unis. D’ailleurs, comment feraient-ils autrement ?
Sur une dalle « souvenir » posée au point d’impact d’une des bombes atomiques, il est gravé : « Nous ne referons plus les mêmes erreurs ». Loin de reprocher aux Américains de nous avoir foutu deux bombes atomiques sur la gueule, c’est nous qui nous excusons !

Un Leader charismatique ne calcule pas ses profits et ses risques

Tomohiro Machiyama : Dans Ki-itchi, un des thèmes est : « Ki-itchi lui-même joue des poings ». Et quand il frappe, il ne se pose pas la question de ce ça va lui rapporter ou de ce que ça va lui coûter. Lorsque quelque chose le met en colère, il frappe, c’est tout. Mais il n’est jamais violent pour ses propres intérêts ! D’autre part, il sait qu’il va s’en prendre plein la tronche ! Qui sème la violence récolte la violence, ce sont les deux faces de la même pièce et il en est conscient !
À ce propos, les adeptes de la non-violence, comme Gandhi ou le pasteur King, ne refusent pas la lutte, ils usent simplement de stratégies différentes ! Et ils rajoutent : « J’encaisserai vos attaques, mais je ne serai jamais  vaincu ».
À mon sens, un leader charismatique, c’est quelqu’un qui ne cherche pas à se protéger à tout prix. Des gens exceptionnels, on en trouve partout. Mais qui ne recherchent pas leur profit, qui se jettent dans la lutte avec l’énergie du désespoir, sans protection, il y en a très peu. C’est pour cela que Ki-itchi est devenu une sorte de leader charismatique dans la série.

L’erreur d’avoir répété « le niveau d’étude n’est pas tout »

Hideki Arai : Aujourd’hui les gens connaissent de grandes difficultés, pour vivre, ne reçoivent pas le fruit de leurs efforts ou connaissent le malheur. Que faut-il faire pour que leur nombre diminue, même sans rêver de les voir disparaître entièrement ? Lors d’une précédente conversation(1), vous m’aviez fait remarquer que les véritables ennemis de Ki-itchi étaient les spectateurs  venus assister à l’émission 48 heures TV(2)

Tomohiro Machiyama : Les dominés, ceux qu’il faudrait aider, sont des gens qui ne luttent pas, comme ceux qui viennent au Budôkan pour l’émission 45 heures TV.
Le pire, comme l’écrit Tatsuru Uchida(3), c’est le fiasco que constitue le système éducatif japonais d’après-guerre. L’erreur c’est d’avoir répété sans cesse : « le niveau scolaire n’est pas tout ». Il aurait mieux valu dire : « tout le monde est capable d’avoir un bon niveau scolaire et c’est pour ça qu’il faut aller à l’école » !
Parce qu’il n’y a rien de plus facile que d’étudier, en fait. Dans l’étude, les réponses existent ! Évidemment, pour les grandes questions de la vie, il n’existe pas de réponse… Pour « comment gagner de l’argent », il n’y a pas de réponse….
Et en amour non plus, il n’y a pas de réponse ! Mais pour les études, les réponses sont toutes prêtes, il suffit d’apprendre !  Et tout le monde est capable de réussir à son niveau ! Tout le monde est capable de trouver un travail qui requiert un savoir précis, que l’on sorte d’une famille pauvre ou que l’on soit handicapé, tout le monde peut s’aligner au départ !
C’était cela, à l’origine, la démocratie que nous avons construite. Et si ce n’est pas par les études, cela  peut être par le sport ou l’art ! Que l’on vienne d’une classe dominée, pauvre ou accablée de malheur, la Société vous offre les mêmes chances de vous battre selon vos capacités comme n’importe qui d’autre. C’est ça la démocratie !
Or, dans le Japon d’après-guerre, on s’est mis à répéter : « il existe quelque chose de plus important que le niveau scolaire » ou « tout n’est pas dans la compétition ». Le discours est devenu : « tu es une fleur telle qu’il n’en existe qu’une seule au monde », « sois toi-même », ou « crois en toi ». C’est ce modèle individualiste qui est devenu la base du système éducatif, à l’école et dans les médias.

« Tu es formidable » … À force répéter ça aux gens voilà où on en est !

Tomohiro Machiyama : Croire qu’on est formidable tel qu’on est, c’est refuser de grandir, c’est refuser que l’éducation puisse servir à quelque chose. Et ça, c’est l’horreur ! Si je suis déjà formidable tel que je suis né, tel que je suis aujourd’hui, alors je peux rester toute ma vie pauvre et bête ! C’est comme ça qu’on s’est fait volé notre chance de changer par l’effort.
Refuser d’étudier, refuser de grandir refuser la compétition, c’est se faire voler notre chance de gagner la course et ce n’est pas sans rapport avec le refus de vaincre et le refus de révolution ! Et aujourd’hui, vous avez des séries télé pour la jeunesse qui disent : « le niveau d’étude n’est pas important » Et ce discours, on l’entend depuis soixante ans, depuis la fin de la guerre. Et moi, je crois que c’est ça  qui est en train de devenir le plus grave.

Hideki Arai : J’ai vu Rookies (4), le film japonais qui a fait le plus d’entrées en 2009. En fait, tout ce film repose sur des dialogues au premier degré…

Tomohiro Machiyama : Avant, dans un film, pour peindre des déclassés, des perdants de la vie qui se battent contre les dominants, on les montrait d’abord en train d’établir une stratégie pour prendre leur adversaire hors de sa garde.
Dans le film Animal House(5), par exemple, on a un groupe de types qui se sont fait casser par le système, qui mettent au point un plan hypersophistiqué pour piéger le groupe de l’élite bourgeoise. Et pour la première fois de leur vie, ils gagnent. Dans Rookies, au contraire, pas la moindre stratégie. Ils s’affirment « tels qu’ils sont » et c’est censé suffire… Mais c’est quoi, cette arnaque ?! Si c’est aussi formidable d’être ce qu’on est, pourquoi cette fameuse scène où le héros se dépasse, qu’on avait dans tous les mangas d’antan, hein ?!

Hideki Arai : Ah oui, cette fameuse scène ! Quand on lisait un manga de Chiba Akio(6), on criait en même temps que le héros qui s’entrainait et se dépassait pour devenir toujours meilleur !

Tomohiro Machiyama : Oui ! Ce gamin élaborait ses plans méticuleusement en faisant travailler sa tête ! D’ailleurs, Chiba Akio était un auteur qui réfléchissait précisément à ses scénarios et pour que ses personnages, inférieurs physiquement ou intellectuellement au départ, gagnent à la fin !
Quand on lisait ça, on était gagné par l’espoir que si on utilisait sa tête et son courage, on pouvait toujours vaincre !

Hideki Arai : Les médias ont leur part de responsabilité dans la situation actuelle, non ?

Tomohiro Machiyama : C’est simple. Quand on dit aux gens : « Vous êtes formidables tels que vous êtes », ça les flatte, ils sont content.

Hideki Arai : Que faudrait-il faire pour changer ça ? Monter le niveau ? Acquérir suffisamment de connaissances et de culture pour casser cette plaie qu’est « l’analyse au premier degré » que la plupart des gens font de notre société ?

Tomohiro Machiyama : Je ne sais pas. Je suppose que les gosses qui n’aiment pas l’école répondraient : « À quoi ça sert d’étudier ? Est-ce que ça va me rendre riche ? » Alors non, ça ne fait peut-être pas gagner d’argent, mais tu pourrais devenir quelqu’un d’autre, et tu comprendrais comment marche le monde. Comme Ki-itchi. Mais il est plus facile de ne rien savoir pour être heureux… C’est le bonheur des esclaves…

Dark Knight, un chef d’œuvre sur la recherche de la liberté de l’âme

Hideki Arai : Vous avez publié une critique du film Dark Knight : Le Chevalier Noir(7), dans laquelle vous citez Milton, le poète anglais du XVIIe siècle, auteur du Paradis Perdu. Vous posez la question de ce qui est préférable, le bonheur des esclaves ou l’enfer de la liberté ? D’après vous, combien de personnes, de nos jours choisiraient l’enfer de la liberté ?

Tomohiro Machiyama : Au Japon, personne, je suppose. Mais dans le même genre de personnage mauvais, un film comme Scarface(8) est plus facile à comprendre pour les Japonais. Tony Montana, devenu riche, se laisse entraîner par le goût du luxe et l’égoïsme. Mais dans Dark Knight, le Joker n’y gagne rien, n’est-ce pas ? Il ne devient pas riche et les femmes ne sont pas vraiment son truc. Sa seule motivation est de détruire des valeurs auxquelles il ne croit pas, et cela ne lui rapporte que des ennuis.
C’est pour cela que de nombreux spectateurs japonais se sont demandés : « Mais pourquoi le Joker fait tout ça ? »

Hideki Arai : C’est justement ça que je ne comprends pas. Moi, dans ma prochaine vie, j’adorerais être le Joker ! À ceux qui ne comprennent pas ça, je recommande aussi The Devil’s Reject(9)…

Tomohiro Machiyama : Oh non, personne ne comprendrait au Japon, c’est sûr ! Tu parles, ce sont des super-méchants qui tuent plein de gens (rires). Accepter d’aller en enfer pour gagner la liberté de l’âme, que cette liberté-là vaut plus que tout, non, c’est pas quelque chose que les Japonais peuvent comprendre. D’abord, tuer, c’est mal. Tout commence là et tout y est rattaché.

Hideki Arai : Pourtant, le thème du film n’est pas là…

Tomohiro Machiyama : Oui, ce n’est pas l’important. Dans The Devil’s Reject comme dans Dark Knight, ce sont des histoires de personnages charismatiques à l’envers. Ils luttent contre le monde entier, c’est-à-dire contre un absolu invincible, et ils n’ont pas peur de mourir ! Et ça, cette conscience désespérée que la mort est au bout, même quand c’est pour le mal, c’est un vecteur d’émotions.

Hideki Arai : J’ai vu le film avec un assistant, mais j’ai été le seul à pleurer.

Les grands idéaux de deux puceaux, c’est terrible !

Tomohiro Machiyama : Moi, j’aime le personnage de Kai ! Pour les faibles, comme je viens de le dire, il y a deux armes pour lutter : Se battre physiquement avec la force du désespoir ou établir une stratégie suprême. La première des deux, c’est celle de Ki-itchi ; la seconde, c’est celle de Kai. D’ailleurs Kai est encore puceau, je parie ? Et je suppose que Ki-itchi…

Hideki Arai : Aaah, les grands idéaux de deux puceaux, c’est terrible !

Tomohiro Machiyama : Oh là, oui, terrrriiible !

(Entretien réalisé le 18 Mars 2010, à Shinjuju)

(1) : J'ai rencontré pour la première fois Tomohiro Machiyama à l'occasion d'un podcast de l'émission Demande ça au spécialiste de manga Tomohiro Machiyama ! (pour Radio Days au Japon). Trop timide pour passer à l'antenne, j'avais finalement accepté, uniquement pour rencontrer Machiyama. La présente Interview est une manière de continuer notre conversation entamée ce jour-là...

(2) : L'émission 48 heures TV est évidemment une allusion à des émissions de charité de type "Restos du Cœur". Ki-itchi qui y dénonce la collusion entre la politique, la haute administration et le monde de l'argent, y déclare aussi la guerre à ceux que la misère ne révolte même plus (Ki-Itchi VS vol. 3)

(3) : Tatsuru Uchida, né en 1950, à Tokyo. Philosophe, essayiste, professeur de littérature à l'université féminine de Kôbe. Il publie des essais au champs très variés, sur la pensée française, la question juive, les manuels scolaires, ou le cinéma.

(4) : Rookies (réal. Yûichirô Hirakawa, 2009) : Une bande d'ados renvoyés d'un club de base-ball et un prof plein d'espoir décident de gagner le championat. Le film a remporté 8.5 milliards de Yens, tout en étant considéré comme le plus mauvais film de l'année par la plupart des critiques.

(5) : Animal House (USA, réal John Landis, 1978, avec John Belushi) : Dans une célèbre université, la compétition entre l'élite des étudiants et un groupe de réprouvés.