2e Interview : Takafumi Horié, entrepreneur.

Ex-président de la Société Live Door (une des plus importantes sociétés japonaises de fournitures d'accès Internet), il a longtemps été considéré par les médias nippons comme "le petit génie du siècle". C'était à l'époque où il rachetait, par exemple, l'équipe de baseball de Kintetsu et la radio NBS. Mais tout a basculé lorsqu'il fut mis en examen par le parquet de Tokyo pour délits boursiers...

Du jour au lendemain, après qu'il eut failli faire sauter la bourse de Tokyo, il fut présenté comme le grand méchant loup par toute  l'intelligentsia qui l'adulait ! Son cas est actuellement examiné par la cour suprême...

Une petite branlette pour sauver la Société ? 

Hideki Arai :  À vrai dire, j'ai longtemps pensé que vous deviez être en parfaite opposition avec tout ce dont j'ai toujours parlé dans mes mangas...

Takafumi Horié (lui coupant la parole) :  Vraiment  ? 

Arai :  Oui, mais ce qui m'a fait changer d'avis, c'est l'affaire du massacre d'Akihabara(1).

À l'époque, vous aviez fait un commentaire qui m'avait laissé sur le cul  ! 

Vous aviez dit  :  "Dommage qu'il ne soit pas allé tirer un coup quand lui est venue l'idée de tuer tous ces gens. C'était pourtant le moment pour lui de se taper une petite branlette !". À cette période, j'avais lu des tas de commentaires sur cette affaire, mais aucun plus pertinent que le vôtre  ! 

Horié : C'est sûr que pas grand monde n'a osé dire un truc pareil...

Arai : C'est le moins que l'on puisse dire... Et j'avais trouvé l'idée assez dans le vrai  ! 

Horié : Complètement dans le vrai, vous voulez dire  !  Ce type était vraisemblablement une sorte de "maladroit" de la vie. Un type qui ne sait même pas se branler correctement  ! Un homme qui pense que ce n'est pas bien d'aller dans les clubs pornos. Un obsédé de la propreté et de la pureté qui croit qu'il est mal de penser aux femmes en tant qu'objets de désirs sexuels.

Arai : Vous êtes sûr que ce n'était pas plutôt quelqu'un qui avait un idéal  ? 

Horié : Les deux mélangés, je suppose. Comme un puceau romantique qui ne veut pas que sa première fille soit une professionnelle. Quelqu'un qui confond "tirer un coup" et "violence", mais surtout qui ne peut pas imaginer que mettre sa queue dans une femme soit autre chose qu'un acte hostile envers elle  ! Bon sang, faire baisser ce type de criminalité ne me paraît pourtant pas bien difficile  ! 

Arai : Mais vous n'avez pas le désir de comprendre et d'aider ce genre de jeunes gens idéalistes, vous  ? 

Horié :  Euh... Non, pas vraiment. À l'époque, je me suis juste dit que déclarer ouvertement ce que je pensais pourrait peut être faire bouger un peu les choses, mais rien de plus. D'ailleurs, en réalité, dans les livres que j'ai publié jusqu'à maintenant, je dis des choses similaires. Car autant pour le sexe que pour l'argent, c'est avec des idéaux pareils qu'on se fait de fausses idées ! Par exemple, dans mon bouquin "Le vainqueur est celui qui gagne plus", qui m'a valu de passer pour un adepte du culte de l'argent, je disais simplement :  "Ayez confiance en vous  ! "

En fait, un jour, je me suis posé la question de savoir ce qui m'avait donné confiance en moi. Et je me suis aperçu que c'était à partir du moment où j'avais compris que j'étais capable de gagner de l'argent que j'avais acquis une confiance en moi... Et que cela m'avait même aidé à draguer les filles  !  Et ce n'est pas important, ça, pour un mec  ?! Il y a un tas d'hommes qui ne savent pas draguer, qui se rendent malades d'angoisse à l'idée de le faire... Mais la première fois qu'on arrive à séduire une fille et qu'on a une vraie relation avec elle, tout s'ouvre devant nous ! Notre champ de vision s'élargit complètement ! Et ce que j'ai écrit, c'est que pour franchir cette barrière, savoir gagner son propre argent peut être une voie.

Au Japon, les flics n'aiment pas les parvenus.

Arai : Ça s'est passé comment, finalement, pour vous ? D'abord, les médias vous portent aux nues et ensuite ils vous crucifient. Ça doit faire assez mal, non  ? 

Horié : Non, non, pas du tout, il n'y a pas de dommage réels. En fait, ce qu'il faut savoir, c'est que lorsque vous êtes sous le feu des projecteurs, vous passez votre temps à donner du vôtre et à débiter des phrases qui se veulent pointues... Et évidemment, cela irrite les citoyens ordinaires, et par extention, la police japonaise, qui se veut le défenseur desdits gens ordinaires. Au bout du compte, ça fait pas mal de gens qui se retrouvent dans le collimateur des autorités  ! 

C'est pour ça que la plupart des personnalités publiques ne font que des bonnes grosses phrases bien lisses qui ne grattent personne  ! Ils ne seront jamais inquiétés, eux, puisqu'ils ne s'exposent pas ! Ce sont les gens qui sont à l'avant-garde qui risquent de se faire repérer... C'est pour ça que si vous devenez un peu trop connu, il vaut mieux dire de jolies choses et jouer au type sympa.

Arai : Il y a quelque chose que j'aimerais savoir : la situation actuelle d'Ichirô Ozawa(2), vous la voyez comment, vous ? Vous pensez qu'ils l'ont dans le collimateur, lui aussi ? 

Horié : Oh oui, en effet ! Les flics le détestent depuis toujours. Tous ceux qui n'ont pas évolué depuis l'époque du Premier ministre Kakué Tanaka(2), comme eux, n'aiment pas son jeu politique.

En tout état de cause, la police japonaise déteste les parvenus, les gens partis de rien qui sont devenus puissants. Comment dire... Ce n'est pas une doctrine consciente, je pense, c'est émotionnel. C'est pourquoi, si vous êtes un parvenu ou un entrepreneur qui a du succès au Japon, il vaut la mieux fermer votre gueule.

La controverse sur le revenu universel

Arai : Pour améliorer le monde, vous évoquez dans un de vos livres le revenu universel(3). Vous pensez vraiment que ça marcherait ? Parce que si tous les êtres humains percevaient un revenu minimum universel, qu'est ce qui les empêcheraient de tout dépenser au jeu, par exemple  ? Et plus personne ne travaillerait, non  ? 

Horié : Oui, peut être... Après tout, vous ne seriez plus obligé de travailler... Alors si vous aimez vraiment ça, vous pourrez passer votre vie à glander du moment que vous faites circuler une partie de l'argent que l'on vous versera. C'est toujours mieux que de devenir un criminel, en tout cas. Je veux dire, glander...

Arai : Mais si on sait qu'on aura toujours de quoi vivre, on n'aura peut être plus envie d'apprendre quoi que ce soit et de se laisser porter par le système...

Horié : Ceux qui auront envie d'apprendre le feront ! Moi, par exemple, même si on me disait de ne plus m'améliorer, je continuerais à le faire ! Et il y a plein de gens dans mon cas ! 

Arai : C'est parce ce que vous êtes quelqu'un de tenace. Mais dans notre monde, il y a aussi un tas de gens incroyablement faibles face à la vie. Et même si on se sent soi-même capable de ne pas se laisser aller, qu'adviendra t'il de tous les autres ? 

Horié : Effectivement, si ça leur plaît, ils pourront ne rien foutre de leur vie... Mais ils pourront aussi participer à quelque chose d'intéressant une fois de temps en temps, si l'envie leur prend.

Arai : Et ça fonctionnera ?

Horié : Bien sûr ! De toute façon, ce qui fait tenir le monde, c'est une petite poignée d'électrons libres géniaux. Ce sont eux qui provoquent l'innovation, qui travaillent comme des forcenés et qui font des choses sans attendre qu'on leur demande. À leur guise  ! 

Arai : J'ai peut être moins confiance en l'homme que vous... Moi, je crois que nous n'aurons même plus envie d'étudier ou de comprendre les choses qui nous entourent. Prenez la pauvreté, par exemple, n'est-ce pas un facteur de motivation ? Si elle disparaît et que nous ne sommes plus obligés d'apprendre pour nous en sortir, plus personne ne le fera !

Horié : Non, vous vous trompez.

Arai : Les enfants étudieront, vous croyez ? 

Horié : Bien sûr.

Arai : Vous le pensez vraiment ? 

Horié : Oui. Les enfants qui en ont la volonté.

Arai : Vous croyez en "l'opinion publique" ? 

Horié : La question n'est pas d'y croire ou pas. Mais plutôt de savoir si ce que je pense, moi, est conforme à l'opinion générale ou non. Suis-je dans la majorité ou dans la minorité ? Voilà la question.

Arai : Vous, vous êtes dans la minorité, ça me semble clair.

Horié : Je suis aussi parfois dans la majorité.

Arai : Moi, non seulement je dessine des mangas complètement "minoritaires", mais même dans mes goûts musicaux ou cinématographiques, je suis toujours dans la minorité.

Horié : Moi, je suis un entrepreneur, et par conséquent il m'arrive souvent d'être dans la minorité. La base dans les affaires, c'est que dans le processus de consommation, il y a les innovateurs, les adopteurs précoces, et la majorité tardive(4).

Prenons l'exemple des smartphones. Ceux qui les ont utilisés dès qu'ils sont sortis sont les innovateurs. Ceux qui ont accroché rapidement sont les adopteurs précoces. Ceux-là peuvent encore gagner. La majorité tardive, quant à elle, regroupe ceux qui se font bouffer, car ils subissent les évolutions sans rien dire... Il ne faut jamais être dans la majorité tardive ! Il vaut mieux faire quelque chose que les autres ne font pas, c'est plus efficace dans les affaires. Car contrairement à ce qu'on pourrait croire, il vaut toujours mieux être le seul à penser qu'on a raison ! Développer un produit parce que c'est l'avis général autour de vous n'est jamais une bonne idée ! 

Et c'est aussi valable pour votre style de vie ou vos goûts : être dans la minorité est une bonne chose, à mon avis ! Et c'est pour ça que vos mangas se vendent...

Arai : Ben justement, ils ne se vendent pas...

Horié : Non, moi je pense que vous êtes dans la catégorie de ceux qui vendent et surtout qui vendront ! Regardez : aucun auteur normal n'est capable d'écrire des histoires comme les vôtres. Absolument aucun !

Arai : Oui, oui...

Horié : Quand j'ai lu "The World Is Mine"(5), j'ai vraiment pensé : "Ce type est incroyable !!". Personne n'est capable d'écrire ça sauf vous, je vous le garantis ! Et après, c'était Ki-Itchi !!, puis Ki-Itchi VS et je me suis dit : "Wow, il est resté le même !".

Takafumi Horié serait-il un fan de Hideki Arai ?

Arai : En fait, vous êtes en train de dire que vous n'êtes pas l'homme que les médias nous ont présenté (un jeune capitaliste aux dents longues faisant fi des lois et de la bienséance)... D'ailleurs, quand on m'a dit que vous aviez lu De Miyamoto à toi, j'ai senti qu'il y avait quelque chose qui ne collait pas, De Miyamoto à toi, ça ne correspond vraiment à l'image de Horié Takafumi qui a été gravé dans les médias.

Horié : Ah bon ?

Arai : Oui, vous parlez souvent d'optimisation, donc de supprimer tout ce qui est inutile. Mais Miyamoto, lui, se perd dans l'inutile ! Alors je me suis demandé ce qui avait pu vous attirer dans mon manga ?

Horié : Je vois... C'est parce que j'ai vu Miyamoto comme un type qui essaie de briser sa coquille. Il sait qu'il est un loser indécrottable et qu'il n'avancera jamais nulle part comme ça... Mais suite à un événement, il ouvre enfin les yeux et il décide de viser plus haut. Il trouve en lui une énergie dont il n'avait aucune idée ! Du coup, ce type dont vous êtes sûr qu'il n'a aucune chance de gagner se lance quand même dans la bataille ! Et de ce point de vue, je me suis senti très proche de lui...

Par ailleurs, je me sens aussi très proche du combat de Ki-Itchi. Ou plus exactement, je ressens très fortement ses mots. Alors vraiment, j'attends beaucoup de la suite de Ki-Itchi VS ! Ça commence à bien monter en puissance ! Au fait, ça sort à quel rythme, en volume relié ?

Arai : Un tome tous les six mois.

Horié : J'ai tous vos mangas en volume relié, je crois bien. Miyamoto, je l'ai même racheté en édition luxe.

Arai : Merci, je suis très touché. Et c'est plutôt rare !

Une... Une comédie musicale ?!

Arai : Mon chargé d'édition m'a dit que vous alliez jouer dans une comédie musicale.

Horié : Oui. Pendant cinq jours à partir du 22 Décembre.

Arai : Quand il me l'a dit, j'ai trouvé ça génial !

Horié : En principe, c'est le genre de projet un peu surréaliste... Mais j'ai pensé que c'était une bonne occasion de faire autre chose... Et si je devenais acteur, j'aurai peut-être du succès auprès des actrices ! Et puis, il me faut un peu de rêve...

Arai : Oui, c'est bon pour la motivation !

(Entretien réalisé le 11 octobre 2010 à Roppongi)

(1) : Massacre d'Akihabara : En Juin 2008, un jeune homme de 25 ans, Tomohiro Katô, employé intérimaire, tue sept passants et en blesse dix autres au hasard à coups de couteau dans une avenue d'Akihabara (Tokyo). Il avait annoncé son intention de tué sur un site de chat par téléphone portable. Son geste avait secoué l'opinion publique. Des images du meurtrier ont été largement diffusées sur Youtube et autres réseaux sociaux dans les minutes qui suivirent son geste.

(2) : Ichirô Ozawa est un politicien japonais plutôt atypique. D'abord héritier politique de Kakué Tanaka Mais il fit ensuite le choix de quitter son parti d'origine et de rejoindre l'opposition (la gauche japonaise) pour des raisons qu'il n'expliquera jamais vraiment. Certains observateurs voient en lui un homme capable de mettre un bon coup de pied dans le système politique japonais sclérosé, tandis que d'autres ne voient en lui qu'un arriviste populiste qui, en hériter direct de ceux qui l'on provoqué, se satisfait largement du désordre ambiant pour continuer à faire "avancer sa boutique".

(3) : Dans la Théorie du revenu universel, l’État verserait à tout citoyen, des enfants aux personnes âgés, un revenu mensuel minimum sans devoir de travail en retour. Vraisemblablement, le financement d'un tel système serait largement possible par de multiples moyens... La question étant plutôt : Sommes nous prêts à accepter une vie qui ne serait plus basée sur le travail ?

(4) : Théorie de l'innovateur : Théorie élaboré par Everett M. Rogers, professeur à Stanford en 1962pour rendre compte des phénomènes de révolution sociale et de mode..

(5) : The world is mine, manga de Hideki Arai, publié dans Shûkan Young Saturday de 1997 à 2001. À l'époque, l'éditeur n'avait pas arrêter d’embêter l'auteur parce que ses personnages qui se faisaient tuer, les enfants comme les vieillards, étaient dessinés en exprimant trop de douleur ! La série est en cours de réédition chez Enterbrain au Japon sous le titre The World Is Mine - Les vrais enseignements.