Les fois précédentes, les invités étaient proposés par l’éditeur. Mais cette fois-ci, Hideki Arai ayant suggéré « Et pourquoi pas un politicien ou un Haut fonctionnaire ? », nous avons lancé une invitation à un politicien. Et le député Tomohiro Ishikawa a répondu sans hésiter. Se retrouver dans un manga qui propose l’enlèvement et la prise d’otages d’hommes politiques comme lui ne semble pas lui faire peur… De quoi on parle ? Changer le monde ? Pour quoi faire ?

Tomohiro Ishikawa : Né à Ashoro (Hokkaidô) en 1973. Ancien secrétaire particulier d’Ichirô Ozawa (président du Parti Démocrate Japonais), actuellement député de la chambre basse du Parlement. Vainqueur de Shôichi Nakagawa lors des élections générales de 2009. En Janvier 2010, mis en examen par le procureur de Tokyo dans l’affaire de l’association Rikuzan-Kaï pour contravention à la loi sur le financement des partis politiques, puis arrêté en février.

Le Parti Démocrate Japonais (PDJ) a renoncé à la démocratie.

Hideki Arai : Je sais que vous n’appartenez plus au PDJ, mais quand même ! Il me semble que ce qu’a fait ce parti met un terme à la politique démocratique ! Nous qui avions voté pour eux sur la foi de leur programme, entendre dire qu’il ne sera pas réalisable… Et que c’est même exactement l’inverse(1) qui sera fait, c’est enlever toute signification au système du suffrage universel !

Tomohiro Ishikawa : L’alternance politique a porté les espoirs de la population… Et c’est ce souffle qui nous a portés, même moi dans ma circonscription, à ce changement de majorité. Ensuite, l’affaire a éclaté et m’a conduit à démissionner du parti, mais l’erreur du PDJ est très simple : Il a trahi ses promesses.

Sur ce sujet, il y a deux façons de voir les choses : Quand nous avons été portés au pouvoir, la situation financière du pays et toutes sortes d’autres conditions nous ont fait comprendre que nos analyses et notre programme étaient trop optimistes. Fallait-il repasser aux urnes pour redemander la confiance des électeurs ? Ou bien continuer ce qui avait été commencé et renverser notre ligne politique sans même s’excuser ?

En principe, ce sont les efforts que l’on a faits qui devraient montrer la voie… Et nous avons tenté tout ce que nous avons pu, mais cela s’est avéré inutile. Et évidement nos concitoyens sont extrêmement en colère de cet état de fait. Ils avaient choisi le changement, mais rien n’a bougé…

Par exemple ; au tout début, M. Nagamatsu avait fait quelques allers-retours au bureau du premier ministre Hatoyama, pour ressortir le projet d’aide aux mères célibataires (2)  Ce n’était pas un projet très coûteux, à peine 6 milliards de yens (52 millions d’euros environs), et il se demandait pourquoi on ne le faisait pas… Les citoyens ne comprenaient pas non plus… Nous n’avons rien pu faire, et je crois que la trahison a commencé ici.

Arai : Votre budget était trop optimiste ? Vous voulez dire que, dès le départ, votre programme n’était pas faisable ? Ou que les conditions politiques pour le rendre réalisable n’étaient pas réunies ?

Ishikawa : Les deux. Nous nous sommes laissé emporter  par des slogans irréalistes dans le feu de la campagne, c’est vrai.
Mais il y a aussi des choses que nous voulions faire et qui ont été impossible à mettre en place. Par exemple, les allocations à l’enfance, c’est de la compétence du ministère de la Santé et du Travail. L’aide au revenu par foyer, c’est le ministère de l’Agriculture et de la Pêche… Et les professionnels de la politique qui avaient reçu ces portefeuilles considéraient ces enveloppes comme leur chasse gardée ! Ce n’est pas que je veuille trouver des excuses, mais avec une assiette de l’impôt en baisse, et le jeu sur la dette d’Etat devenu problématique, il y a des choses que nous voulions vraiment changer et qui se sont avérées impossibles pour de nombreuses raisons.

Le Rôle que doit endosser M. Ichirô Ozawa

Arai : Je considère Ichirô Ozawa comme le dernier politicien ayant des idées pour notre pays. Est-ce que pour lui aussi, ce ne sont que des slogans qu’il débite pour se faire élire ?

Ishikawa : Non, M. Ozawa, lui, aurait peut-être réussi. Parce que lorsqu’il faut diminuer les impôts, on doit d’abord racler un peu ailleurs !  C’est un processus très simple, mais comment le mettre en place ? D’autant plus qu’il y a des forces qui ne veulent pas le comprendre , et surtout que cela ne les touches pas… Je veux parler des médias, des forces d’opposition au sein du PJD, et d’une bonne partie des Hauts fonctionnaires Japonais !

Le japon tournerait toujours même si on mettait les AKB48 au gouvernement.

Arai : Mouais... C'est pas pour vous mettre en colère, mais depuis longtemps, je pense que le Japon continuerait de tourner même s'il n'y avait plus un seul homme politique dans ce pays  ! 

Ishikawa : Bien sûr qu'il tournerait.

Arai : Sans problème ! Même AKB48(3) au pouvoir, ça ne changerait rien ! 

Ishikawa : Le pays continuerait à tourner, bien sûr. Mais tôt ou tard, on se trouverait coincé. Le pays "fonctionnerait" parce que le corps des hauts fonctionnaires et des administrateurs est très compétent et efficace comparé à d'autres pays... Même s'il y a des problèmes ! 

Arai :  Mais il y a des choses que les politiciens devraient refuser  !  Et même si c'est naïf de le dire, je voudrais qu'ils nous parlent un peu plus de l'idéal qui les anime  ! 

Ishikawa : Une minute, s'il vous plait ! Quand je dis que le pays continuerait de tourner, je ne sais pas si c'est une semaine, un mois ou un an ! 

Par exemple, si une bombe explose à Nagata-Chô et tue tous les députés, cela ne veut pas dire que le pays tomberait dans l'anarchie du jour au lendemain, vous êtes d'accord ?  Mais imaginez qu'ensuite Yûko Ôshima (une chanteuse populaire), devenue Premier ministre, déclare "Ah, ben allez, je supprime les impôts pour tout le monde !". Là, on aurait de sérieux problèmes ! Mais bon, dans l'absolu, oui... Le pays continuerait de tourner sans hommes politiques.

Les grands médias bavent

Arai : Justement, ce que je veux dire, c'est qu'il faut que le pays ait besoin de ses hommes politiques pour que ces derniers soient légitimes !  Qu'il ne puisse pas fonctionner sans ! Actuellement, il suffit qu'ils plaisent au public et qu'ils ramassent des voix pour continuer d'exister ! Ce sont des comédiens, il s'agit de leurs seules fonctions ! 

Ishikawa : C'est vrai. Mais c'est bien le peuple qui les choisit, non ? 

Arai : Précisément, c'est là, le truc ! Tous les politiciens se justifient en disant que c'est le peuple qui les choisit, mais est-ce que le peuple a en main tous les éléments pour le faire  ? Ce serait aux médias de jouer ce rôle, sauf qu'ils ne le font pas. Au contraire, ils ne font que de la désinformation(4) !! 

Ishikawa : Il est évident que l'information n'est pas suffisamment analysée et commenté... Moi même, j'ai souffert d'accusations mensongères, de campagnes médiatiques contre moi... Et pourtant, les gens font encore confiance aux journeaux...

Arai : Pardon de vous couper... Mais cette confiance, vous l'estimez à combien ? 

Ishikawa : Environ 60 % ou 70 %.

Arai : 60 ou 70 %... Wouah ! 

Ishikawa : Oui, la plupart de nos concitoyens croient tout ce que racontent les cinq grandes chaînes de télé et les cinq grands journeaux nationaux ! 

Mais la structure des médias est en train de changer petit à petit. On voit M. Ozawa parler en souriant, sans qu'on lui coupe la parole... Du coup, finalement, sa pensée réussit à passer ! D'autre part, les jeunes ne se contentent plus de ce que disent les journeaux et la télé, ils cherchent eux-mêmes l'information et se font une opinion globale. On parle de media literacy(5)... Mais moi, je pense qu'il s'agit juste de vérifier si les médias ne sont pas en train de vous mener en bateau ! Néanmoins, il faudrait ce que vous appelez une "révolution" dans votre manga, pour que les gens se détachent vraiment de ce que bavent les médias ! 

Les Hauts Fonctionnaires ne vont pas disparaître.

Arai : On dit que l'opposition à la réforme du statut des fonctionnaires vient surtout des hauts fonctionnaires. Mais c'est tout de même le travail des fonctionnaires de faire progresser le pays, non ? Et alors qu'on les voit gaspiller l'argent des contribuables, on ne peut rien changer à cause de cette opposition !  Je n'arrive pas à comprendre...

Par exemple, j'ai entendu dire que le coût de la reconstruction des régions sinistréss par le tsunami pourrait facilement être couverte, sans même augmenter les impôts, par une simple diminution de 10 ou 20 % des salaires des hauts fonctionnaires ! Autrement dit, ils n'auraient qu'à diminuer leur argent de poche de 900 ou 800 yens ! Mais ils refusent de le faire en disant seulement : "Non, c'est impossible.". C'est tout de même incroyable, non ? 

Ishikawa : Nous vivons une époque où il faudra supprimer des privilèges... Mais où allons-nous gratter ? Cela dit, ce qui est sûr, c'est que ce n'est pas aux hauts fonctionnaires de décider ! C'est le travail des politiques ! 

Mais quand un politicien entre au gouvernement, il se trouve pris dans un jeu de relations avec les administrateurs... Et au bout de quelque temps, il fait tout bonnement la même chose que ce qui a toujours été fait...

Arai : Il y a une chose que j'ai vraiment envie de vous demander : est-ce que le Japon n'irait pas mieux s'il n'y avait pas les États-Unis ? 

Ishikawa : Disons que... C'est un jeu du pouvoir qu'il ne faut pas perdre...

Arai : Eh bien alors, que se passe-t-il pour le TPP ?

Ishikawa : Le TPP est précisément un jeu de pouvoir, dans lequel le Japon s’est retrouvé embarqué à cause du traité de défense nippo-américain.

Arai : C’est bien ce qui me semblait. Et M. Matsuhara, du PDJ qui déclare qu’il revient dans son parti pour mener d’âpre  négociation avec les Américains !

Ishikawa : Oh, ce n’est pas aussi simple qu’il le prétend ! Changer tout un système est beaucoup plus complexe que ça !

Arai : Tatsuru Uchida m’a présenté un livre d’Osamu Shimomura qui m’a beaucoup intéressé. L’idée est que pour que 120 millions d’individus manges, le pleine emploi compte plus que la croissance. J’ai trouvé ça génial.

Ishikawa : Personnellement, je suis contre le TPP, je pense que libéraliser le commerce international aura plus d’impact sur le PNB. Or, entre 2002 et 2008, le revenu par habitant n’a pas augmenter, n’est-ce pas ? Si le revenu par habitant stagne alors que l’activité économique augmente, c’est que le cycle de base –les grandes entreprises font des bénéfices, les PME ont de l’argent, les employés perçoivent leur salaires et paient leurs impôts, qui reviennent à l’Etat—Est en panne.
Maintenant, pour le TPP, je crois que là encore M. Ozawa est le seul en position de jouer un rôle central, car est le seul en mesure de protéger le tissu économique national.

Quand on décrit le système, la présence des Etats-Unis apparait systématiquement.

Arai : Entre professionnels de la politique, que vous inspires le nom « Etats-Unis » ?

Ishikawa : Eh bien, comme la queue du tigre sur laquelle il ne faut pas marcher. Le sujet de Futen-ma l’illustre parfaitement.

Arai : Même si certains pensent que ça fait : « théorie du complot », en créant mes histoires, je ne peux m’empêcher de toujours placer la figure des États-Unis contrôlant tout dans l’ombre…

Ishikawa : Vous savez, Monsieur Arai, ce n’est pas du complot ! Chaque année, les USA exigent du Japon un certain nombre de réformes, dans un document intitulé « Requête annuelles de réforme(7) ». Ces réformes cherchent par toutes sortes de moyens de déstabiliser le marché japonais pour les produits américains. Ce n’est donc pas de la « théorie du complot », c’est la réalité ! 
Le XXIe siècle sera le siècle de l’affrontement Chine-Etats-Unis. Et le TPP est une tentative d’encercler la chine ! Personnellement, je crois que les États-Unis sont en train de mettre leurs dernières forces dans cette bataille vitale pour leur survie !

Le seul moyen de ne pas se faire taper dessus par les Médias…

Arai : A propos, que comptez-vous faire contre TBS, qui a rediffusé la vidéo qui vous accuse d’avoir reçu 50 millions de yens du constructeur Mizutani Kensetsu ?

Ishikawa : Pour l’instant, rien. Mais, comme mel’a dit Masaru Satô, ça ne sert à rien de se battre de front contre les médias ! Et venant de quelqu’un qui a quelques raisons d’en vouloir aux médias, je ne peux qu’accepter le conseil ! Le seul moyen de se protéger des médias, c’est de devenir soi-même un produit !
Dans ce cas, alors effectivement, comme Noboru Tachibana vous pouvez dire tout ce que vous voulez, les médias ne peuvent plus rien contre vous. Il est tellement populaire et publié chez tellement d’éditeurs que ça lui donne un pouvoir certain !

(Entretien réalisé le 18 Novembre 2011)