Améliorer la marche du monde, est-ce possible ?
Faut-il passer par le terrorisme ? La révolution ? Des Manifestations ? Des élections ?
Hum… Ça fait un bout de temps qu’Araï se casse la tête sur cette question. Et pourquoi ne pas demander à Tatsuru Uchida ce qu’il en pense ?

Tatsuru Uchida : Né à Tokyo en 1950. Penseur, essayiste, professeur honoraire de l’université féminine de Kyôto, il traite un très large spectre de la pensée : Philosophie française, pensée juive, éducation, cinéma, art martiaux, etc… Ouvrages principaux :
Les confins japonais (Shinchô-Shinsho) ; Les médias urbains (Kôbunsha-Shinsho)

Le Japon, un pays doté d’un génie particulier.

Hideki Arai : D’abord, j’aimerais vous demander ce que vous pensez de la situation actuelle du pays… L’Etat Japonais doit-il rester comme il est, ou non ? Pourtant, lorsqu’on compare notre situation avec celles de pays en plein conflit armé ou qui vivent une situation de guerre civile, on se dit qu’on devrait être reconnaissants d’être nés Japonais. Mais il y a quelque chose qui cloche, qui nous empêche de l’être… Je compare souvent ça à la cuisine : Avec les mêmes ingrédients, selon le mode de préparation, le résultat est plus ou moins bon… Et actuellement, le plat « Japon » est plutôt fade…
Pour ne pas dire franchement dégueulasse ! Alors qu’avec un peu de doigté, on devrait pouvoir en faire quelque chose de succulent ! C’est ça qu’il faudrait changer ?

Tatsuru Uchida : C’est exactement ça. Les conditions naturelles du Japon, autant son système social, que sa culture, sont d’excellente qualité ! En changeant un tout petit peu l’organisation, on obtiendrait une société dans laquelle il ferait vraiment bon vivre.
Pourquoi en est-on arrivé là ? Comme vous venez de le dire, j’ai moi aussi l’impression de voir beaucoup de gens qui se laissent aller parce que les conditions sont trop faciles… Un peu comme lorsque votre entourage vous dit : « Tu as du talent, pourquoi tu n’en profites pas ? Bouge-toi un peu ! ».

La Société Japonaise va dans le bon sens.

Uchida : Et puis, la société japonaise est naturellement passive… Son inertie est telle que si vous la lâchez, elle continuera indéfiniment dans la même direction. Et même quand vous lui dites : « Stop ! Là, ça va trop loin ! », la force du nombre l’entraînera et vous le l’arrêterez pas. Il y a toujours une limite au-delà de laquelle toute réforme, tout changement, devient néfaste…Mais la société japonaise ne sait pas s’arrêter une fois qu’elle est lancée. Voilà le destin de notre nation. Elle ne connait pas la modération. Elle continue sur sa lancée tant qu’elle ne s’est pas pris un mur !

Et quand elle rentre dans le mur, elle s’écrase… Et repart en sens inverse ! Au début, elle suit le mouvement, ça à l’air bien… Puis, quand arrive la ligne qui dit : « Bon, là ça va, il ne faudrait pas exagérer non plus ! », elle la dépasse allégrement et continue tant qu’elle n’a pas trouvé le mur d’en face. Les Japonais sont un peuple que personne ne peut arrêter quand il a choisi une direction, bonne ou mauvaise !

Dans ce sens, je pense que, depuis le 11 mars 2011, la société japonaise va changer radicalement. Changer dans le bon sens. Comme toutes les failles du système seront passées en revue, la politique énergétique se dirigera vers la sortie du nucléaire(1)  et ne s’appuiera plus sur un style de vie basé sur la surproduction, la surdistribution, la surconsommation et le surgaspillage. Les Japonais porteront la radioactivité  comme leur « croix ». Je pense que nous allons changer pour un style de vie globalement beaucoup plus modeste.

Arai : Mais vous ne croyez pas que ceux qui ont leurs intérêts dans le système actuel risquent de s’y opposer ?

Uchida : Personnellement, je crois que les gens de pouvoir et du monde de l'argent ne sont pas si égoïstes... S'ils le sont autant, c'est parce que tout le monde attend d'eux qu'ils le soient. Pour moi, aucun être humain avec un peu de jugeote ne se dit : "Je vais écrabouiller les autres, ça à l'air amusant", ni en politique, ni dans l'administration, ni dans la finance ou l'industrie. Ils font juste "comme tout le monde", je crois.

Je pense même que les concepteurs de centrales nucléaires et ceux qui les faisaient fonctionner savaient qu'il y avait un hic quelque part. Ils savaient que ça ne pouvait pas continuer comme ça, qu'il y aurait un incident. Mais quand ils disaient à leurs supérieurs hiérarchiques : "Ça va mal tourner", qu'est-ce qu'on leur répondait ? "Nous n'y sommes pour rien". Alors, à force de se l'entendre dire, inconsciemment, ceux qui étaient directement les mains dans le cambouis ont été gagnés par l'amertume et se sont mis à penser :  "Il leur faudra un accident pour comprendre". Et.  ils avaient raison ! Sans ça, au Japon, il n'était pas possible d'arrêter une politique nucléaire aussi lamentable. Et il est clair que ce n'était pas avec un accident de niveau 4 (accident dit "acceptable" par les autorités) qu'un mouvement anti-nucléaire allait apparaître.

"LA RÉVOLUTION ?  MOI JE N'Y CROIT PAS"

Arai : Du fait de mon travail, j'entends un certain nombre d'histoires. Le problème n'est pas de savoir s'ils sont vraies ou non... Ce que je vois, moi, ce que j'entends, ce sont des gens qui se sont fait avoir de façon horrible... À vous couper l'appétit ! Alors, on se demande ce qu'il faudrait faire pour que les choses s'améliorent. Et comme les élections sont devenues une vaste fumisterie, j'ai choisi d'utiliser le mot "révolution" dans ma série, même si ça gratte certains.

Uchida  : La révolution  ? Moi je n'y crois pas.

Arai  : D'accord, mais quoi, alors ? Des élections ? Encore ? La seule révolution possible au Japon passe par les élections, c'est ce qu'à dit à la télé Kôji Wakamatsu(2). Mais les élections, ça n'apporte même pas un minuscule début de changement ! 

Qui supporte les frais d'une révolution ? 

Uchida : Le point essentiel, comme je l’ai écrit dans L’envie de tomber(3), c’est que ceux qui tombent socialement, et je suis désolé de le dire, partagent tous une mentalité commune. Celle de faire porter la responsabilité de leurs problèmes à la société : « Je suis malheureux, et c’est nécessairement la faute de quelqu’un », ou « Pendant que je me crève au boulot, il y en a d’autres qui ricanent dans mon dos », « Certains ont intérêt à me voir perdre ».

Avec cette façon de penser, obligatoirement, on en arrive à vouloir « récupéré la part qui nous est due ». Mais aucune Société ne peut se maintenir sur une logique de « ce que tu as est en fait à moi, je veux le récupérer ! ».
Cette mesquinerie ne fait pas une révolution. Une révolution, ce n’est pas « je veux ma part », c’est redistribuer le fruit du labeur et de l’effort de tous, à tous ! Voilà pourquoi, dans les grandes organisations révolutionnaires on ne devrait pas voir des gens qui sont là pour dire : « Eh, ma part ! Il en manque ! ». Seuls les groupes où tous les membres disent : « Moi, ça va, prends le toi » font avancer la Société.

Il suffit d’observer ces soi-disant grands mouvements révolutionnaires pour voir la  Société du futur… Parfois, leurs discours sont excitants, je vous l’accorde. Et ça donne envie d’en être : le combat pour la justice, cette esthétique de « noblesse oblige » (4), se battre pour ceux qui ne peuvent pas le faire, la fierté d’appartenir à un groupe qui portent la révolution à lui tout seul. Le seul souci, c’est que ça, c’est la théorie !
En réalité, on ne se sent pas du tout pionniers d’une nouvelle Société quand on est  avec des milliers ou des dizaines de milliers de personnes qui aboient uniquement pour qu’on leur rende leur part du gâteau et qui pensent que le bonheur des autres est la cause de tous leurs malheurs ! Donc finalement, ces « révolutionnaires » ne réussissent même pas à devenir la graine d’un mouvement d’ampleur.

Il ne faut pas essayer de sauver le monde !

Arai : Mais certains ne peuvent pas faire entendre leur voix parce qu’ils n’ont même pas conscience de leur situation. Que faire pour ceux-là ?

Uchida : Il fut un temps où, pour ceux-là, on aurait dit : « Travaille et ferme ta gueule ! », « Etudie et ferme ta gueule ! », ou autre variantes, qui se terminent toutes par « ferme ta gueule ! ». Et ça, c’était la voie royale du mérite social : Autrement dit, fondamentalement, faire soi-même ce qu’on a à faire, accomplir ses devoirs envers la société, se dévouer à sa famille, remplir la fonction que les organisations ou que la communauté locale attend de vous. Avec ce système du « ferme ta gueule », la Société atteint certains niveaux. Mais quand chacun sait comment elle est vraiment organisée, que les informations qui concernent chacun lui parviennent, que surtout, on laisse aux individus le droit de décider, au moins à un échelon local, on peut dire que c’est un système juste. Dans un coin d’une Société irrationnelle, on peut créer un petit espace différent des autres…
Car une société agréable, à la base, c’est une Société fait main ! Quelque chose de petite taille ! C’est quand on veut  changer d’un seul coup le monde entier qu’on échoue !
Il faut commencer par ce qui est à sa portée. Ki-Itchi aussi, au début, son idée est très valable. Donner à manger, un endroit pour dormir, prêter de l’argent sans intérêt, voilà la base de ce que signifie « aider ». Mais cela ne peut pas dépasser un certain niveau. Ça ne peut pas dépasser, au maximum,  disons quelques dizaines de personnes. Dès qu’on est dans les quantités à trois chiffres, si ça ne prend pas la forme d’un business, c’est impossible.

Arai : On atteint une limite, donc ? On peut se sauver soi-même, mais on ne peut pas sauver tout le monde ?

Uchida : Ce n’est pas une limite ! C’est juste… Bien comme ça ! Il ne faut pas essayer de sauver tout le monde !
Quand on veut sauver tout le monde, on arrive nécessairement à choisir la violence. Tous les malheurs de l’Histoire sont arrivés par des gens qui voulaient changer d’un seul coup toute une société pour le bien ! Même Staline, Hitler ou Mao Zedong ! Quand vous voulez faire le bonheur de millions de personnes, vous n’avez pas d’autre choix  que de vous « débarrasser » de ceux qui s’oppose à vous. Pour améliorer toute une société d’un coup, la seule solution, c’est les purges et le totalitarisme(5).

Tout est la faute de Kaï ?

Araï : C’est pour ça que Ki-Itchi ne dit jamais : « Voilà comment je veux que le monde devienne…  » Mais comme tout le monde lui a dit : « Toi, tu peux y arriver, alors vas ’y ! » Il a finalement joué le jeu qu’on lui demandait. Du coup, oui, il a appris à faire comme on lui disait de faire…

Uchida : Oh, le gentil garçon ! (rire)

Arai : Mais en fin de compte, il trouve ça très chiant !

Uchida : C’est là où j’arrive à croire au personnage : Ki-itchi est gentil, mais ça le soule, tout ça (rire) !
Et quand quelque chose vous soule et que finalement vous décider que vous n’avez plus envie de le faire, c’est une bonne décision ! La limite, c’est jusque-là où notre voix porte. Et c’est mieux pour la santé de ne pas forcer ses capacités !

Arai : Ki-Itchi s’est toujours tenu à ce principe. C’est son partenaire, qui se dit que, Ki-Itchi à la capacité d’attirer des énergies, qui le force faire choses, en toujours plus grand !

Uchida : Alors, tout est de la faute de Kaï ! (rire)

Arai : Possible ! (rire)

(Enregistré à Hibiya, le 14 Juin 2011)

(1) : Non au nucléaire : Mouvement antinucléaire né en Europe suite à l'accident de Fukushima en Mars 2011. Le gouvernement allemand d'Angela Merkel décida la fermeture de toutes les centrales nucléaires allemandes avant 2022. Un référendum a également choisi de sortir du nucléaire en Italie. Si le Japon rejoignait ce mouvement, cela nous ferait un axe Japon-Allemagne-Italie... Ça nous rappellerait des choses...

(2) : Kôji Wakamatsu (1936-2012) : Réalisateur, scénariste et producteur de cinéma né à Miyagi. Parmi ses derniers films : United Red Army (2009), Le Soldat Dieu (2010), Le Jour où Mishima a choisi son destin (2012)

(3) : L'envie de tomber : Les enfants qui n’apprennent rien, les jeunes qui ne travaillent pas. Le livre qui a rendu Uchida célèbre, sorti en 2007. Uchida compare les enfants d'autrefois avec ceux d'aujourd'hui, en se demandant si la vie active ou la consommation leur a permis de faire quelque chose pour la Société.

(4) : Noblesse oblige : Morale sociale selon laquelle les élites ont une responsabilité sociale et le devoir de servir le peuple. Un sentiment que l'on aimerait voir chez les Premiers ministres, les hauts fonctionnaires, les patrons de grandes entreprises !

(5) : Les purges staliniennes, l'holocauste nazi, la révolution culturelle de Mao. Des Millions de morts. Eh ! Ki-Itchi aussi, peut-être...